mercredi 14 novembre 2012

NIZAMI



Nizami

(Ode)

 

« Tout ce qu'il y a en astronomie,
ou les détails dans toutes les sciences,
Je les ai appris, et j'ai cherché
dans toutes leurs pages, leurs mystères ».

            Nizami

 

I.

 

Nizami, Nizami,

Tu as fait, mon Ami Nizami,

Le questionnement et la quête !

 

Toi qui as pratiqué la poésie

Comme un exercice suprême de la suave liberté,

Toi dont l’âme a exploré

Avec les flammes d’une ferveur alliciante

Les méandres ardus de la vie.

 

Toi, le grand calligraphe des sentiments,

Le maître de la tendresse ensoleillée et affectueuse,

Le prince de la tristesse enjouée et moqueuse !

 

II.

 

Comme ton âme confiante,

Alerte, avisée, calme et avenante

Fait frissonner mon âme, le soir,

Quand les armées des étoiles et des cigales

Font retentir  la native majesté des airs

Et palpiter la poitrine des impalpables nuits.

 

Comme tes vers flammés,

Gardiens sacrés du temps, mon honorable Prince,

Me font frémir face à l’éternité

Et force mon cœur à battre à hauteur de l’univers.

 

Tes mots, pictogrammes célestes,

Habitués à l’encre des brumes,

S’appliquent à courir à l’envers du temps.

 

III.

 

Tes immortels livres,

Puits de mystères,

Entourent de leur lueur extatique

Mon sommeil :

Makhzan al-Asrar,  Khosrow o Shirin,
Leily o Majnoun
Haft Paykar, Eskandar-Nameh !…

Toi qui fais partie
De l’immense arbre généalogique
De la haute poésie,
Toi, branche hallucinée
Du Verbe éternel,
Âme qui a si bien incarné en chantant
La modulation des couleurs !

IV.

Mots denses comme du vin charnu
Et savoureux tel le grand vin  Sascicaia !
Une véritable quintessence de goût.
Exaltation à l’espérance la plus radicale
Qui ignore magistralement le deuil des choses !

Ami mien,
Compagnon fidèle des hommes et des anges
Comme mon cœur te chérit !...

V.

Non, tu n’aimais pas les tristes paroles
Qui raient le cristal de l’air,
C’est pourquoi l’eau et la lune
Aiment réciter tes poèmes.

Sentiers tranquilles,
Palpable tendresse,
Arbres et montagnes
Qui ne cessent d’abriter les êtres errants !

Notes célestes de tes vers
Qui se complètent constamment,
S’enrichissent,
Se chevauchent !...

VI.

Nizami, mon Ami,
Toi qui, enfant enchanté,
Aimais la poussière des routes,
Les croûtons de pain trempés dans l’eau chaude,
Le bonjour ordinaire des passants,
Le salut des passereaux,
Une lettre d’ami,
La pluie fine,
Un hérisson sauvé,
Les vieilles chansons de ton pays mélodieux
Et ses douces pluies fruitières !...

Je t’aime, mon Ami,
Toi qui savais caresser les âmes aussi sûrement
Qu’une main qui caresse
Les cheveux d’une femme endormie !

VII.

La solitude était ta grande maison ancienne,
Ta demeure plaisantée de couronnes de jacinthes !...

Vie à l’enfance belle comme une envolée de colombes,
Des paroles au poids d’un papillon,
Souffle des brises sans épaisseur,
C’est toi tout entier, mon Ami !

VIII.

Oui, tu aimais, Nizami,
Les dentelles des regards,
L’efflorescence de l’air,
Les bourgeons du coeur
Les rires au parfum d’eucalyptus,
Les lèvres luxueuses
Comme des flacons de parfums très chers
Au milieu des heures
Révolutionnées par le chant des insectes.

Avec ton cœur qui donnait
Directement sur la Voie lactée,
Sur les voiles de l’aube qui voguent dans le ciel,
Sur la moire des prairie du magique Azerbaïdjan.

IX.

Les nappes damées rouges,
Les oreillers brodés,
Les portes de chêne qui chantent,
Le monde entier se mouvait
À l’intérieur de ta pensée !

Ah, mon Ami Nizami,
Hélas, toute hiérarchie finit
Devant la Beauté et la Mort !

Memoria quoque ipsam cum voce
Perdidissemus si tam in nostra potestate
Esset oblivisci quam tacere

X.

Tes livres sont riches
Comme des vins de sacre
Aromatiques, fruités, jeunes, charmeurs !

Oui, mon Ami,
Qui meurt dans la certitude de vivre en Dieu
Ne meurt pas !

Toi qui connaissais la distance absolue,
Le pur lointain !
Toi qui aimais la clameur
Des petites fleurs des champs
Qui réjouissent le regard 
Et les feuilles d’automne qui tournoient
Autour du tronc de l’arbre
Lourdes de fin amère, nostalgique, désolée.

XI.

Toi qui as connu la tristesse au goût de fruits mûrs,
Les alternances d’exaltations et de tourments
Sous l’étincelante blancheur de la neige.

Toi qui criais dans les puits
Des secrets trop lourds à porter,
Voyant le cœur de toute chose,
Comprenant que tout est tissé de forces amicales,
Que la vraie unité du monde
Est le Poème et non le livre.

XII.

Voici que la nuit pose
Avec un raffinement infini ses pieds mauves
Sur les dômes végétaux  des arbres
Et pénètre les murs ajourés de la forêt.

Ton âme s’oublie en elle-même et,
Effleuré par la musique de l’éther,
Elle se confond avec l’âme de l’Univers
Palpitante en soi,
Comblée par son propre éclat.          

            Athanase Vantchev de Thracy

Paris, le 14 novembre 2012

Glose :

Nizami ou Nezami Ganjavi (en persan : نظامی گنجوی, en kurde: Nîzamî Gencewî, نیزامی en azéri : Nizami Gəncəvi), de son nom complet Nezam al-Din Abu Mohammad Elyas Ibn Yusuf Ibn Zaki Ibn Mu’ayyad Nezami Ganjavi (1141-1209) : poète, savant et écrivain persan. Il est né à Gandja (Azerbaïdjan) où il est resté jusqu'à sa mort.

Nizami est avant tout un grand savant et auteur d’épopées romanesques, influencé profondément par le mysticisme. Tous les membres de la famille de Nizami étaient savants. Dès son jeune âge, il commença à étudier toutes les branches scientifiques, philosophiques et théologiques de son époque. Nous disposons de très peu d’informations concernant sa vie. Néanmoins, nous savons qu’il devint tôt orphelin et qu’il fut élevé par son oncle maternel, Khadjeh Omar, homme de très grande culture. C’est d’ailleurs lui qui transmit tout son savoir à Nizami. Sa mère, Raïssa, était kurde.
Nizami se maria trois fois. Le prince de Darband, Fakhr-é din Bahramshah, lui offrit une jeune et jolie esclave Kiptchak. Elle s’appelait Afagh. Il l’épousa. C’était sa première femme, et sa bien aimée, avec qui il a eu un seul et unique enfant qu’il nomma Mohammad Afagh. Sa femme décéda juste après l’achèvement de Khosrow et Chirine. Étrangement, les deux autres épouses de Nizami décédèrent elles aussi peu après l’achèvement d’une de ses épopées. C’est la raison pour laquelle il se plaignait amèrement auprès de Dieu avec ce verset : « Oh Dieu, pourquoi est-ce que pour chaque Masnavi (long poème) je dois sacrifier une femme ? » De poésies lyriques aux poèmes didactiques de contenu moral et mystique, ses œuvres sont illustrées d'anecdotes et très riches en puzzles. Son art est la construction de quatre romans en poésie :

« Khosrow et Chirine », conte la vie et les amours du roi sassanide, Khosrow II, et de la princesse chrétienne Chirine. « Leili et Madjnoun », inspiré d'une vieille légende arabe, est l'histoire d'une passion amoureuse mutuelle qui ne s’accomplit que dans la mort. « Les Sept Idoles » a pour héros le roi sassanide, Bahram Gour, célèbre pour ses exploits et ses amours ; ses sept épouses, filles des rois des Sept Climats, lui content chacune une histoire merveilleuse. Et finalement, « Le Livre d'Alexandre » exalte la sagesse surhumaine du conquérant, « figure divinisée, comme un composant de messages prophétiques » dans la tradition musulmane.

Il est par ailleurs très difficile d'accès, puisqu'il a un langage codé et très complexe. Seyyed Mahammad Ali Oraizi (1882-1954), savant iranien, a consacré une grande partie de sa vie aux œuvres de Nizami, et a pu les interpréter.

Paroles de Tacite :
Memoria quoque ipsam cum voce
Perdidissemus si tam in nostra potestate
Esset oblivisci quam tacere 

Nous aurions même perdu la mémoire avec la voix,
S’il était autant en notre pouvoir
D’oublier que de se taire.

Alliciant, e (adj.) : du verbe allicier, existant en moyen français sous la forme alicier. Ce verbe vient du latin allicio, « attirer à soi notamment en charmant », et plus particulièrement de sa forme allicere. Adjectif rare (littéraire) qui signifie : séduisant, attirant.


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